Cycle de séminaires ICPP - "Rischiarare gli oscuri tempi" Maria-Elena Aureli
Titre de la communication :
« Rischiarare gli oscuri tempi ». Repenser la Corse du Haut Moyen Âge au-delà de la notion d’isolement, entre connectivité intermittente et insertion dans les réseaux italo-méditerranéens (VIIe - XIe siècle)
Résumé :
Longtemps reléguée à l'angle mort de l'historiographie, la Corse du Haut Moyen Âge a souffert d’un récit de périphéricité autarchique, souvent réduit à une lecture belliciste centrée sur la lutte contre les Sarrasins, dont la figure légendaire d’Ugo Colonna, célébré par le chroniqueur du Quattrocento Giovanni della Grossa, constitue l’expression la plus emblématique. Le caractère extrêmement fragmentaire et lacunaire du corpus documentaire utile à reconstituer l’histoire de l’île entre le VIIe et la fin du XIe siècle - conjugué à l’absence d’archives locales conservant des sources écrites contemporaines ainsi qu’à la rareté des données archéologiques disponibles jusqu’au siècle dernier - a largement contribué à figer cette image.
Cependant, les renouvellements récents des études sur le Haut Moyen Âge, qui ont replacé la Méditerranée au centre de l'attention en insistant sur les réseaux de mobilité et de pouvoir des élites, ont favorisé l’émergence d'un nouveau paradigme interprétatif, au sein duquel les îles apparaissent réévaluées comme des nœuds actifs et des plaques tournantes stratégiques, plutôt que comme des marges inertes négligeables aux yeux des puissances continentales de l’époque.
C’est dans ce cadre que s’inscrit le projet de doctorat « La Corse dans les dynamiques méditerranéennes du Haut Moyen Âge : un « espace d’ambiguïté » entre (dis)connectivité et intégration dans les réseaux italiques (fin du VIIe - fin du XIe siècle) », qui propose de repenser l’histoire insulaire de ces siècles sous le signe de l’articulation de logiques apparemment contradictoires impliquant le maintien de liens intermittents, discrets mais résilients avec le monde italique.
La communication montrera comment la Corse du Haut Moyen Âge, face au manque d’une autorité centralisée stable, a pu néanmoins assimiler et réélaborer certaines traditions continentales - notamment grâce à l’intermédiaire d’éléments provenant de l’aire toscane - bien avant la "reconquête chrétienne" de la Méditerranée occidentale qui, au cours du XIe siècle, aurait entraîné une re-densification plus marquée des relations entre espaces insulaires tyrrhéniens et terraferma. À travers une approche interdisciplinaire et une réanalyse « réticulaire » des documents conservés, seront ainsi présentées les grandes lignes d’une trajectoire historique particulièrement complexe définie par quatre nœuds chronologiques majeurs : la dissolution du cadre administratif byzantin et l’intégration de la Corse dans l’orbite des Lombards (VIIIe siècle); son inscription dans l’horizon carolingien sous la tutelle militaire de la Marche de Toscane (IXe siècle); la crise politique du Regnum Italiae au Xe siècle et le nouveau rattachement de l’île au comitatus Lunensis des Obertenghi ; enfin, avec le passage au XIe siècle, la progressive expansion patrimoniale sur le territoire corse des fondations monastiques des îlots de Montecristo et de Gorgone, l’affirmation de la réforme ecclésiastique du pape Grégoire VII et le début de la domination politico-religieuse de Pise à l’échelle insulaire et tyrrhénienne.
L’enjeu sera dès lors double : contribuer à réinscrire la Corse dans l’historiographie de la Méditerranée haut-médiévale et faire de l’île un observatoire privilégié des variations d’intensité de la « connectivité méditerranéenne » entre la fin de l’Antiquité et le Moyen Âge central.

Mardi 31 mars 2026 de 13h00 à 14h00
Salle immersive Bâtiment Edmond Simeoni, Campus Mariani, CortiLaboratoire Lieux, Identités, eSpaces et Activités (CNRS / Université de Corse)
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Sébastien QUENOT, Maitre de conférences
| quenot_s@univ-corse.fr